L'essentiel en 30 secondes
- La souveraineté européenne génère un cycle d'investissement long, distinct des rotations sectorielles classiques : réindustrialisation, défense, décarbonation et infrastructure en sont les piliers.
- L'épargne privée est appelée à co-financer ce cycle aux côtés des États, via des véhicules cotés et non cotés — mais les frais réels et l'illiquidité des formats non cotés doivent être évalués avant toute décision.
- Le modèle historique du private equity fondé sur l'effet de levier et l'expansion de multiple est obsolète dans un environnement de taux durablement élevés : le TRI futur sera construit différemment.
- La dette privée d'infrastructure offre des revenus moins cycliques et une exposition directe aux besoins de résilience européenne, avec des barrières à l'entrée élevées.
- Décarbonation et défense sont deux moteurs distincts : profils de risque, maturité des univers d'investissement et contraintes réglementaires diffèrent — une allocation satellite doit les traiter séparément.
Pendant deux décennies, les portefeuilles ont été bâtis en surpondérant les États-Unis. Ce biais géographique est aujourd'hui remis en question, non par un regain d'optimisme conjoncturel sur l'Europe, mais par un changement de régime structurel : la souveraineté est devenue un critère d'allocation à part entière. Réindustrialisation, autonomie énergétique, défense : ces thématiques ouvrent des cycles d'investissement longs, accessibles via des véhicules cotés et non cotés.

Autonomie stratégique : le moteur du repositionnement européen
Le retour de l'Europe dans les allocations ne repose pas sur la seule compression des valorisations. Plusieurs facteurs se combinent : impulsion budgétaire allemande, normalisation monétaire de la BCE, bilans bancaires assainis, entreprises dont les perspectives bénéficiaires se redressent. Matthieu Mancuso, président-fondateur d'Egeo Conseil, le formule clairement : « Le contexte géopolitique rebat les cartes en faisant émerger des enjeux de souveraineté qui renforcent l'attrait des actifs européens. »
Derrière cette formule, un constat précis : trois décennies d'optimisation des coûts et de baisse des taux ont creusé des dépendances — à la Chine pour les composants, aux États-Unis pour la technologie et la défense. Pandémie et guerre en Ukraine ont exposé la fragilité de ce modèle. L'Europe doit reconstruire des capacités industrielles, sécuriser ses approvisionnements énergétiques et faire émerger des champions dans des secteurs stratégiques. Thomas Friedberger, directeur général adjoint de Tikehau Capital, qualifie ce moment de « cycle de résilience », structurellement différent du cycle précédent fondé sur la compression des coûts du capital.
Damien Mariette, gérant actions thématiques chez CPR AM, résume la logique : « Il n'y a pas de souveraineté sans autonomie stratégique. » Cette formulation a une portée concrète pour l'allocation : elle oriente les flux vers des secteurs dont la croissance dépend de décisions politiques européennes, moins corrélés aux cycles américains.
Mobiliser l'épargne européenne vers les secteurs stratégiques
Les budgets publics ne couvriront pas l'ampleur des besoins. Thomas Friedberger estime que le financement de ce nouveau cycle « doit reposer sur un partenariat public-privé ». L'Europe dispose d'une épargne abondante, mais celle-ci reste majoritairement investie dans des instruments peu exposés à l'économie réelle européenne. La réorienter vers l'industrie, la défense, le numérique, la santé ou la décarbonation constitue à la fois un enjeu de compétitivité et, selon Damien Mariette, une façon d'« accroître l'autonomie » du continent.
Thomas Friedberger va plus loin : « Il ne faut pas craindre d'être patriote européen. Flécher notre épargne vers ces secteurs renforcera notre souveraineté, sans compromis sur le rendement. » Cette affirmation mérite d'être examinée avec rigueur. Investir dans des secteurs à fort Capex en environnement de taux durablement plus élevés expose à des risques spécifiques : dilution, allongement des cycles de retour sur investissement, dépendance aux subventions publiques. L'argument du rendement sans compromis ne doit pas dispenser d'une analyse rigoureuse des sous-jacents.
Pour les clients privés, Matthieu Mancuso précise le cadre opérationnel : les stratégies souveraineté et défense européennes sont utilisées « comme des satellites venant compléter un portefeuille diversifié ». Ce positionnement en poche satellite est pertinent — il permet d'exposer une fraction du portefeuille à un cycle thématique long sans déséquilibrer l'allocation cœur.
Combiner actifs cotés et non cotés : discipline et horizon long
La thématique souveraineté se décline sur les marchés cotés — actions thématiques, obligations d'entreprises — et dans le non coté — private equity, dette privée, infrastructure. Thomas Friedberger recommande « un mix des deux, avec dans chaque cas un horizon long pour accompagner une transformation qui prendra du temps ».
Ce point sur l'horizon est capital. Les véhicules non cotés accessibles aux particuliers — formats Evergreen, ELTIF — offrent une exposition à ces thèmes, mais introduisent des contraintes de liquidité réelles et des couches de frais supplémentaires qui pèsent sur la performance nette. La promesse d'un accès simplifié au private equity ne doit pas masquer cet écart entre performance brute affichée et rendement effectivement perçu par l'investisseur.
Thomas Friedberger identifie par ailleurs une rupture dans le modèle du private equity classique : « Le modèle consistant à acheter des sociétés peu capitalistiques avec beaucoup de dettes appartient au passé. » Dans un environnement où les taux ne baissent plus mécaniquement, l'expansion de multiple — qui a largement contribué aux TRI historiques du private equity — ne peut plus être le moteur principal. Les entreprises devront afficher des bilans plus solides et être accompagnées plus longtemps. Ce changement est structurel et doit être intégré dans toute comparaison historique de performance.
L'Europe attire par ailleurs des investisseurs internationaux qui réévaluent leur exposition. Tikehau Capital signale que certains d'entre eux la considèrent comme « une alternative naturelle aux marchés privés américains », valorisant des expertises spécifiques dans la décarbonation, l'aérospatial et la défense. Cette demande externe constitue un soutien aux valorisations des actifs privés européens, à surveiller dans la durée.
Pour approfondir la sélection de véhicules non cotés dans ce contexte, les critères d'analyse du private equity accessible aux particuliers méritent d'être examinés avec soin, en particulier la décomposition du TRI et la chaîne de frais réelle.

Dette d'infrastructure : un maillon de la souveraineté
Philippe Cormon, directeur de la distribution wholesale de Rivage Investment, articule clairement le lien entre contraintes budgétaires étatiques et financement privé : face à l'impossibilité pour les États de financer seuls la modernisation des réseaux existants — eau, électricité, transports, santé, numérique — le capital privé comble l'écart.
La dette privée d'infrastructure présente plusieurs caractéristiques qui la distinguent des obligations corporate classiques :
- Revenus contractuels souvent indexés à l'inflation ou régulés, moins sensibles aux cycles économiques courts.
- Actifs sous-jacents essentiels, avec des barrières à l'entrée élevées et des flux prévisibles sur longue période.
- Diversification réelle par rapport aux portefeuilles actions/obligations traditionnels.
- Exposition directe aux besoins de financement liés à la résilience énergétique et numérique de l'Europe.
L'Europe dispose d'un savoir-faire reconnu dans ce domaine et d'acteurs de premier plan. Ce positionnement historique est un avantage concurrentiel tangible dans la compétition mondiale pour attirer les capitaux dédiés aux infrastructures.
Décarbonation et défense : deux moteurs d'allocation à ne pas confondre
Ces deux thématiques partagent leur inscription dans l'agenda de souveraineté européen, mais leur profil d'investissement diffère nettement.
| Critère | Décarbonation | Défense |
|---|---|---|
| Maturité de l'univers coté | Large, historique en Europe | En développement, en cours d'élargissement |
| Moteur de croissance | Réglementation + déploiement mondial des solutions | Hausse des budgets d'État post-Ukraine |
| Contrainte ESG passée | Favorable | Réticences historiques levées progressivement |
| Accès non coté | Private equity cleantech établi | Émergence de nouveaux acteurs depuis 2022 |
| Risque principal | Dépendance aux subventions et aux réglementations | Concentration sur quelques grands groupes cotés |
Thomas Friedberger souligne l'avantage structurel de l'Europe dans la décarbonation : une réglementation plus contraignante qu'ailleurs a accéléré le développement de solutions locales, dont les acteurs se déploient désormais à l'échelle mondiale. Ce first mover advantage réglementaire se traduit en opportunité commerciale exportable.
Sur la défense, Damien Mariette note que le secteur a basculé d'une thématique marginalisée par les filtres ESG à un « enjeu stratégique majeur pour l'Europe ». L'univers coté devrait s'élargir progressivement avec l'émergence de nouveaux acteurs issus du private equity. Ce processus prendra du temps : la chaîne industrielle de défense ne se reconstitue pas en deux ans, et les valorisations des acteurs existants intègrent déjà une grande part de la hausse des budgets.



