L'essentiel en 30 secondes
- La souveraineté européenne génère un cycle de capex long dans l'industrie, l'énergie, la défense et le numérique — ce cycle est structurel, pas conjoncturel.
- Coté et non-coté sont complémentaires sur ce thème, mais le private equity de la réindustrialisation exige des bilans solides et des horizons longs, loin du LBO classique à fort levier.
- La dette privée d'infrastructure offre des flux prévisibles et une exposition directe aux actifs stratégiques, au prix d'une illiquidité assumée.
- Décarbonation et défense sont deux moteurs distincts : le premier dispose d'acteurs cotés établis à l'international, le second est encore en cours de structuration avec des valorisations élevées sur les grands noms.
- L'exposition thématique à la souveraineté européenne s'utilise en satellite d'un portefeuille diversifié, jamais comme substitut au cœur d'allocation.
Le regain d'intérêt pour les actifs européens ne repose plus uniquement sur des valorisations décotées par rapport aux marchés américains. La réindustrialisation, la sécurisation des approvisionnements et le réarmement ouvrent un cycle de capex long, qui traverse les marchés cotés et le non-coté. Ce cycle modifie la hiérarchie des classes d'actifs et oblige à revoir la construction de portefeuille.
Autonomie stratégique : le moteur du nouveau cycle européen
Pendant des décennies, la désinflation et la baisse des taux ont favorisé l'optimisation des coûts et l'expansion des multiples. La pandémie puis les tensions géopolitiques ont mis fin à ce régime. Thomas Friedberger, directeur général adjoint de Tikehau Capital, résume la rupture : « Nous sommes entrés dans un cycle de résilience, où la croissance repose sur les investissements nécessaires à la reconstruction de capacités industrielles, énergétiques et stratégiques. C'est une forme d'économie de guerre, avec des agents mobilisés autour d'objectifs stratégiques définis par les États. »
L'Europe doit simultanément réduire ses dépendances vis-à-vis de la Chine et des États-Unis, restaurer sa compétitivité et faire émerger des champions industriels. Matthieu Mancuso, président-fondateur d'Egeo Conseil, note que « le contexte géopolitique rebat les cartes en faisant émerger des enjeux de souveraineté qui renforcent l'attrait des actifs européens ». Damien Mariette, gérant actions thématiques chez CPR AM, pose le cadre : « Il n'y a pas de souveraineté sans autonomie stratégique. »
À cette dynamique s'ajoutent des éléments conjoncturels favorables : impulsion budgétaire allemande, normalisation monétaire de la BCE, bilans bancaires assainis et amélioration des perspectives bénéficiaires. Ces facteurs combinés justifient une réévaluation structurelle du poids de l'Europe dans les portefeuilles, au-delà du seul argument de valorisation.

Mobiliser l'épargne privée vers les secteurs stratégiques
Les budgets publics ne couvriront pas seuls les besoins de financement. Thomas Friedberger est direct : « Il doit reposer sur un partenariat public-privé. » L'épargne des ménages européens est abondante, mais elle reste très largement allouée à des supports peu exposés à l'économie réelle du continent.
Damien Mariette pointe l'enjeu : « Elle reste encore trop peu mobilisée au service de notre économie. L'enjeu est de mieux la flécher vers les secteurs stratégiques qui permettront à l'Europe d'accroître son autonomie. » Les besoins de capex sont massifs dans l'industrie, la défense, le numérique, la santé et la décarbonation. Thomas Friedberger va plus loin : « Il ne faut pas craindre d'être patriote européen. Flécher notre épargne vers ces secteurs renforcera notre souveraineté, sans compromis sur le rendement. »
Pour un investisseur privé, cette conviction ne doit pas se traduire par une concentration excessive. Matthieu Mancuso précise que « les nouvelles stratégies sur la souveraineté et la défense européennes sont utilisées par les clients privés comme des satellites venant compléter un portefeuille diversifié ». La position en cœur de portefeuille reste diversifiée géographiquement ; l'exposition thématique européenne représente un complément, pas un remplacement.
Coté et non-coté : une combinaison nécessaire, pas interchangeable
L'offre de fonds dédiés à la souveraineté européenne s'étoffe, en marchés cotés comme en private equity. Mais les deux univers ne se substituent pas l'un à l'autre. Thomas Friedberger recommande « un mix des deux, avec dans chaque cas un horizon long pour accompagner une transformation qui prendra du temps ».
Le changement de régime macroéconomique modifie aussi la mécanique de création de valeur. Dans un environnement plus inflationniste, où les taux ne baissent plus systématiquement, l'expansion de multiple contribuera moins au rendement total. La performance devra venir davantage de la croissance organique et des flux de trésorerie.
Ce basculement redessine également le private equity. Le modèle fondé sur l'acquisition de sociétés peu capitalistiques avec un fort levier appartient, selon Thomas Friedberger, « au passé ». Les entreprises de la réindustrialisation sont capitalistiques par nature : elles nécessitent des bilans solides, des capitaux propres plus importants et un accompagnement actionnarial plus long. Ce profil favorise les gestionnaires capables de co-investir en fonds propres sur des cycles de cinq à dix ans, au détriment des stratégies LBO classiques à fort effet de levier. Un point à vérifier impérativement avant de souscrire à un fonds qui se réclame de ce thème.
Les investisseurs internationaux commencent à intégrer ce raisonnement. Selon Thomas Friedberger, certains réévaluent déjà la place de l'Europe dans leurs portefeuilles, attirés par des expertises spécifiques en décarbonation, aérospatial et défense — des domaines où le continent dispose d'un avantage compétitif documenté.

Dette d'infrastructure : ancrage dans les allocations prudentes
La dette privée d'infrastructure finance des actifs à revenus prévisibles — eau, électricité, transports, santé, numérique. Philippe Cormon, directeur de la distribution wholesale de Rivage Investment, rappelle que face aux contraintes budgétaires des États, « le financement privé devient essentiel pour moderniser les réseaux existants et créer de nouvelles installations ».
L'Europe dispose d'un savoir-faire historique dans ce domaine et d'acteurs de premier plan. La dette d'infrastructure présente trois caractéristiques intéressantes pour un portefeuille exposé à la réindustrialisation :
- Des flux de revenus contractuels, souvent indexés sur l'inflation, moins sensibles aux cycles économiques que les obligations corporate classiques.
- Un niveau de subordination généralement faible, avec des actifs tangibles en garantie.
- Une contribution directe aux enjeux de souveraineté, en finançant des infrastructures critiques plutôt que des activités financières ou spéculatives.
Ce positionnement en fait un outil de diversification pertinent dans une allocation qui cherche à combiner résilience et exposition aux grands travaux de la transition européenne. La liquidité reste limitée — la dette d'infrastructure est structurellement illiquide — et le risque de perte en capital ne peut être écarté, notamment en cas de défaillance du débiteur ou d'évolution réglementaire défavorable.
Décarbonation et défense : deux thématiques structurelles, deux niveaux de maturité
Ces deux secteurs partagent un point commun : ils étaient sous-représentés dans les portefeuilles institutionnels et privés il y a encore cinq ans. Leur trajectoire diverge cependant.
| Dimension | Décarbonation | Défense |
|---|---|---|
| Maturité des acteurs cotés | Élevée, nombreux leaders européens établis | En cours de constitution, émergence de nouveaux entrants via le private equity |
| Moteur réglementaire | Réglementation européenne contraignante depuis 2019 (Green Deal) | Objectifs OTAN, plans de réarmement nationaux depuis 2022 |
| Exposition géographique | Mondiale : les solutions européennes s'exportent | Principalement européenne dans un premier temps |
| Contrainte ESG historique | Facteur favorable | Facteur défavorable, en cours de révision dans les référentiels |
| Horizon de capex | Long (2030-2050) | Long (2025-2035 au minimum) |
Sur la décarbonation, Thomas Friedberger souligne un avantage compétitif durable : « Parce que la réglementation a été plus contraignante, l'Europe a vu se développer plus tôt qu'ailleurs des apporteurs de solutions à la décarbonation. Ces entreprises se déploient aujourd'hui dans le monde entier, avec un potentiel de croissance important. »
Sur la défense, le basculement est plus récent et plus brutal. La guerre en Ukraine a transformé un secteur perçu comme en déclin structurel en priorité politique. Damien Mariette note que l'univers coté « devrait progressivement s'élargir avec l'émergence de nouveaux acteurs, notamment issus du private equity ». La sélection reste exigeante : les valorisations ont déjà fortement progressé pour les grandes capitalisations. Les gisements de valeur se trouvent davantage dans les PME et ETI de l'industrie de défense, moins accessibles via les fonds cotés traditionnels.
Un point de vigilance commun aux deux thématiques : un rendement élevé annoncé par un fonds récent sur ces thèmes est un signal d'alerte, pas un argument de souscription. Les flux d'entrée massifs depuis 2022 ont compressé les primes de risque sur certains segments. L'analyse du track record du gestionnaire, de la chaîne de frais réelle et du positionnement effectif du portefeuille reste indispensable.



