L’article en bref — Les monnaies numériques et les swaps entre banques centrales se multiplient, mais ne menacent pas la domination du dollar américain.
- Expansion rapide des MNBC et swaps : plus de 130 juridictions développent des monnaies numériques ; les lignes de swap se multiplient, notamment en Asie avec la CMIM (240 milliards de dollars).
- Les coûts ne disparaissent pas : les swaps transfèrent les coûts de transaction aux banques centrales, générant de l’inflation, sans les éliminer réellement.
- Le fossé quantitatif reste infranchissable : 58 % des réserves mondiales sont en dollars ; égaler ce stock exigerait une inflation de 75 % en Chine, renforçant l’attrait des actifs américains.
- Les vraies menaces sont budgétaires : déficits structurels et abus géopolitique des sanctions américaines érodent la confiance bien plus que les alternatives techniques.
- Diversification structurelle recommandée : privilégier les actifs réels et illiquides comme le private equity, peu corrélés aux volatilités monétaires mondiales.
Le 2 avril 2025, les annonces tarifaires de Donald Trump ont provoqué une rupture inédite — la corrélation historiquement positive entre le dollar et les rendements des bons du Trésor américain s’est brisée, selon une analyse publiée par le Financial Times le 1er juin 2025. Cette anomalie a ravivé un débat que les stratèges monétaires connaissent bien — celui de la soutenabilité du statut international du dollar. Deux instruments concentrent aujourd’hui les espoirs des partisans d’un système alternatif : les monnaies numériques de banque centrale (MNBC) et les lignes de swap entre banques centrales (LSBC). Examiner leur mécanique réelle, c’est comprendre pourquoi ils ne suffiront pas à détrôner le billet vert.
MNBC et swaps : des outils en pleine expansion mais aux ambitions limitées
Les chiffres donnent le vertige. En 2025, plus de 130 juridictions représentant 98 % du PIB mondial développaient ou déployaient une MNBC. Trois pays — les Bahamas, la Jamaïque et le Nigéria — disposent déjà d’une monnaie numérique pleinement opérationnelle, tandis que la Chine, l’Inde, la Russie et le Cambodge pilotent des projets avancés. Cette diffusion rapide traduit une ambition réelle d’autonomie monétaire.
Le projet mBridge, porté conjointement par la Chine, les Émirats arabes unis, la Thaïlande et Hong Kong, illustre la portée concrète de ces outils : il permet des échanges directs entre MNBC, sans transiter par Swift ni par aucune infrastructure financière américaine. C’est précisément ce contournement qui suscite l’attention des investisseurs attentifs aux placements préférés des Français comme révélateur du conseil financier, tant les mutations monétaires mondiales influencent les stratégies patrimoniales domestiques.
Du côté des lignes de swap, la prolifération est tout aussi remarquable. La Corée du Sud en a signé avec huit partenaires, dont un accord illimité et sans échéance avec le Canada depuis 2017. La Chine, elle, a conclu des swaps avec trente-deux pays pour internationaliser le renminbi. L’accord bilatéral Japon–Inde de 75 milliards de dollars, signé en 2018 et renouvelé en 2025, illustre aussi la dimension géopolitique de ces mécanismes, clairement conçus pour contrebalancer l’influence de Pékin en Asie-Pacifique.
Ces instruments ont aussi tendance à se multilatéraliser. L’Initiative de Chiang Mai, née des crises bilatérales de 1997, a été restructurée en 2010 sous la forme de la Chiang Mai Initiative Multilateralization (CMIM), qui atteint aujourd’hui 240 milliards de dollars. Ce filet de sécurité régional valide que la coopération monétaire peut franchir l’échelon bilatéral — mais il reste circonscrit à une zone géographique précise.
| Instrument | Objectif principal | Limite structurelle |
|---|---|---|
| MNBC (ex. : renminbi numérique) | Résilience domestique, paiements de détail | Coûts de portage non réduits sur le marché des changes |
| Lignes de swap bilatérales | Réduction de l’écart acheteur-vendeur sur paires peu liquides | Coûts transférés vers les banques centrales, non supprimés |
| CMIM (multilatérale) | Filet de sécurité régional (240 Md$) | Portée géographique restreinte à l’Asie du Sud-Est |
Pourquoi l’hégémonie du dollar résiste à ces mécanismes alternatifs
La mécanique des swaps mérite d’être décortiquée avec rigueur. Quand une banque centrale mobilise une ligne de swap pour fluidifier une paire de devises peu liquide — disons le riyal qatari contre la livre turque —, le coût de transaction ne disparaît pas : il migre simplement du marché vers la banque centrale elle-même. Celle-ci doit financer les réserves détenues auprès de sa contrepartie, habituellement par création monétaire. L’inflation qui en résulte représente un prélèvement implicite sur les épargnants domestiques. Les swaps socialisent les coûts, ils ne les effacent pas.
L’argument quantitatif est encore plus éloquent. Selon le FMI, 58 % des réserves mondiales étaient libellées en dollars en 2023, soit environ 7 000 milliards de dollars sur 12 000 milliards au total. La masse monétaire M1 chinoise atteignait, elle, environ 68 650 milliards de renminbi en 2024, soit 9 400 milliards de dollars. Pour simplement égaler le stock de réserves en dollars, la Chine devrait accroître sa masse monétaire d’environ 75 % et redistribuer cette création à ses partenaires. Une telle opération générerait une inflation comparable — autour de 75 % — et une hausse des taux nominaux de l’ordre de 7 500 points de base. Résultat : les actifs américains deviendraient encore plus attractifs par différentiel de rendement, accélérant précisément la fuite des capitaux que Pékin cherche à éviter.
Les MNBC répondent avant tout à une logique défensive — préserver les paiements domestiques en cas de sanctions, spécialement en maintenant les transactions internes via des comptes numériques accessibles sur téléphone mobile, même hors de Swift. C’est utile — mais ce n’est pas de la substitution monétaire internationale. Pour des portefeuilles diversifiés intégrant des actifs privés où la sélection des gérants est primordiale, cette distinction entre résilience défensive et concurrence monétaire effective n’est pas anodine.
L’argument de la fragmentation régionale mérite aussi d’être examiné :
- Une internationalisation partielle du renminbi réduit les coûts inflationnistes, mais réduit encore davantage les bénéfices.
- L’utilité d’une monnaie internationale croît quadratiquement avec le nombre de ses utilisateurs, tandis que le coût progresse de façon linéaire.
- Un bloc régional dense pourrait justifier une monnaie pivot locale — mais celle-ci serait déjà, dans les faits, la monnaie dominante de la zone.

Anticiper les vraies menaces pour recalibrer son allocation d’actifs
Paradoxalement, les véritables risques pour la suprématie du dollar ne viennent pas des MNBC ni des swaps. Ils émergent de la gestion budgétaire américaine elle-même : déficits structurels, instabilité politique et usage répété des sanctions comme levier géopolitique érodent la confiance de certains souverains envers les actifs libellés en dollars. C’est là que se situe la vraie fragilité — non dans une architecture technique alternative qui reste insuffisamment liquide, profonde et universellement acceptée pour concurrencer Wall Street.
Pour un patrimoine exposé à plusieurs classes d’actifs, cette lecture implique de maintenir une allocation stratégique sur des actifs réels et illiquides peu corrélés aux oscillations monétaires mondiales. Le private equity figure parmi les rares classes d’actifs capables d’afficher des rendements supérieurs à 16 % par an sur longue période, précisément parce qu’il opère en dehors des flux de capitaux spéculatifs qui amplifient la volatilité des devises. Dans un environnement où les rapports de force monétaires se redessinent lentement, la vraie diversification n’est pas géographique — elle est structurelle.



